Les institutions continuent de concevoir des messages destinés aux flux publics alors que leurs publics prennent des décisions, se forgent des opinions et partagent des informations dans des groupes WhatsApp et des canaux Telegram auxquels aucun algorithme institutionnel n’a accès. Arriver trop tard dans cette transition n’est pas un problème technique. C’est une question sur le fonctionnement de la confiance lorsque la visibilité publique disparaît et qu’il ne reste plus que les relations, la proximité et un jugement partagé.
Ce blog n’est pas un tutoriel sur les outils. C’est une réflexion sur ce qui change lorsqu’une institution décide d’être présente dans ces espaces, et sur ce qu’elle doit comprendre avant de s’y lancer.
Pourquoi l’autorité et la persuasion institutionnelles fonctionnent différemment dans les groupes de messagerie fermés
Dans un fil d’actualité public, l’autorité institutionnelle s’appuie sur des signaux reconnaissables : le logo, le ton officiel, le nombre d’abonnés, la cohérence visuelle. La personne qui lit sait qu’elle consomme la communication d’une organisation et active les filtres correspondants, pour le meilleur comme pour le pire.
Dans un groupe fermé sur WhatsApp ou Telegram, ces signaux disparaissent ou perdent en poids. Ce qui circule provient de personnes, et non d’organisations. Le message d’une institution qui entre dans cet espace n’est pas en concurrence avec celui d’autres institutions : il est en concurrence avec la confiance que les membres du groupe ont les uns envers les autres.
Le Digital News Report 2024 du Reuters Institute, basé sur une enquête menée auprès de près de 100 000 personnes dans 47 pays, a montré que WhatsApp est utilisé pour la consommation d’actualités par 21 % de l’échantillon mondial, avec une croissance soutenue, notamment en dehors de l’Europe occidentale. Et il ajoute un élément plus précis : le contenu qui circule sur WhatsApp provient de cercles proches, ce qui suscite une confiance accrue. Paradoxalement, cela signifie également que les défenses critiques sont plus faibles. Les gens ne vérifient pas avec la même rigueur ce que leur envoie une personne de confiance.
Pour les institutions, cela a une implication directe : pénétrer dans ces espaces sans comprendre comment fonctionne l’autorité relationnelle en leur sein produit l’effet inverse de celui escompté. Un message qui semblerait crédible dans un fil d’actualité officiel peut être perçu, dans un groupe privé, comme une intrusion, de propagande ou comme du bruit.
Que signifie le déplacement des audiences vers les messageries fermées pour la communication publique ?
Ce déplacement n’est pas homogène. Il varie selon la géographie, la tranche d’âge, le sujet et le niveau de confiance institutionnelle préalable. Dans les contextes où la confiance envers les médias traditionnels est historiquement faible ou où l’accès à Internet se fait principalement via le mobile, WhatsApp n’est pas une alternative aux canaux d’information : c’est le canal principal. En Europe, ce déplacement est plus sélectif, mais il se concentre précisément sur les groupes les plus difficiles à atteindre pour les institutions : les communautés ayant le moins confiance dans les médias traditionnels, les réseaux militants, les groupes professionnels informels, les communautés de migrants.
Ce que tous ces espaces ont en commun, c’est que l’institution ne peut y accéder directement sans médiation relationnelle. Il n’y a aucun moyen de « publier » dans un groupe fermé qui ne nous appartient pas. Il n’y a que des moyens d’être présent par l’intermédiaire de personnes qui font déjà partie de ce groupe et estiment que l’information institutionnelle mérite d’être partagée.
Comment fonctionne la confiance dans les messageries fermées et en quoi cela diffère-t-il des canaux institutionnels habituels
La confiance dans les canaux institutionnels publics se construit grâce à la cohérence, à la transparence et à la constance au fil du temps. C’est une confiance qui se gagne en public et se vérifie en public.
La confiance dans les messageries fermées fonctionne différemment. Il ne s’agit pas de confiance envers l’institution, mais envers la personne qui introduit l’information au sein du groupe. Cette personne agit en tant qu’intermédiaire et, en partageant quelque chose, met sa propre crédibilité en jeu. Si le contenu institutionnel s’avère peu utile, confus ou perçu comme intéressé, le préjudice ne retombe pas seulement sur l’institution : il retombe également sur celui qui l’a partagé.
Cela change radicalement la manière dont la communication institutionnelle destinée à circuler dans ces espaces doit être conçue.
Pourquoi le contenu institutionnel est-il accepté ou rejeté dans les groupes privés ?
Le contenu partagé dans des groupes fermés répond à des critères différents de ceux qui s’appliquent au contenu publié sur les canaux propres à l’institution. Dans un fil d’actualité institutionnel, les critères principaux sont la pertinence et la crédibilité de la source. Dans un groupe privé, les critères principaux sont l’utilité pour les membres du groupe et la facilité avec laquelle l’intermédiaire le partage.
Un document technique bien rédigé peut être très utile sur un canal officiel et totalement inutilisable dans un groupe WhatsApp, car personne ne va lire huit pages dans ce contexte. Un fil de discussion court contenant des informations exploitables sur un sujet que ce groupe doit résoudre aujourd’hui peut circuler facilement, car celui qui le partage n’a pas besoin d’expliquer pourquoi : cela va de soi.
La question que les institutions se posent rarement est la suivante : ce contenu est-il utile à celui qui le reçoit ou à celui qui l’émet ? La majeure partie de la communication institutionnelle est conçue pour la deuxième option.